L’interview du Professeur Néhémie Mwilanya sur Télé Shaba a suscité diverses réactions, notamment celle de M. Yvan Kubuya Simweray, qui soutient que Joseph Kabila ne saurait être présenté comme un artisan de la réunification du pays puisqu’il aurait lui-même participé à la dynamique ayant conduit à son effondrement.
Le débat sur le bilan politique de Joseph Kabila est parfaitement légitime dans une démocratie. Toutefois, ce débat ne peut être ufécond que s’il repose sur une démarche scientifique, fondée sur des faits vérifiables, une contextualisation historique et une analyse dépassionnée des événements. Or, le texte de Mr Yvan Kubuya relève davantage de la rhétorique politique que d’une démonstration historique.
Le Professeur Néhémie Mwilanya ne s’exprimait pas comme un militant chargé de défendre une cause partisane. Il intervenait en qualité d’universitaire, de publiciste et surtout d’acteur institutionnel ayant participé à plusieurs séquences importantes de l’histoire contemporaine de la République démocratique du Congo. Son intervention consistait à rappeler des faits historiques et à restituer leur contexte, sans prétendre effacer les responsabilités ni transformer l’histoire en instrument de propagande.
Cette démarche est d’ailleurs développée dans son ouvrage La République démocratique du Congo sous Joseph Kabila : Devoir de mémoire (L’Harmattan, 2021), où il affirme que l’histoire récente de la RDC doit être évaluée à partir des faits, des archives, des réalisations, des contraintes et des défis rencontrés par les institutions, plutôt qu’à travers les passions politiques du moment. Le « devoir de mémoire » auquel il fait référence ne consiste ni à glorifier un régime ni à l’accabler, mais à préserver une mémoire nationale fondée sur l’honnêteté intellectuelle.
- Une première erreur méthodologique : confondre expliquer et justifier
La première faiblesse du raisonnement de M. Kubuya réside dans la confusion entre l’explication historique et la justification politique.
L’historien explique les faits ; le militant les juge.
Expliquer pourquoi l’AFDL est arrivée au pouvoir en 1997 ou rappeler les efforts de réunification entrepris après les Accords de Sun City ne signifie nullement absoudre les acteurs concernés. La science historique ne consiste pas à distribuer des certificats d’innocence ou de culpabilité, mais à comprendre les mécanismes ayant conduit aux événements.
- *Une deuxième erreur : une lecture sélective de l’histoire politique de la RDC
L’analyse de M. Kubuya commence pratiquement en 1997, comme si l’histoire politique de la RDC avait commencé avec l’AFDL.
Or, les recherches historiques démontrent que les causes profondes de la crise congolaise sont antérieures à cette période.
Avant même 1997, le Zaïre connaissait :
- une grave crise économique ;
- l’effondrement progressif de l’autorité de l’État ;
- une armée profondément désorganisée ;
- les conséquences des pillages de 1991 et 1993 ;
- le blocage de la transition démocratique ;
- les effets du génocide rwandais de 1994 et l’installation massive de groupes armés dans l’Est.
Présenter le Zaïre de 1996 comme un État parfaitement stable relève davantage de la nostalgie politique que de la réalité historique.
- Une troisième erreur : la personnalisation excessive de l’histoire
L’argumentation de M. Kubuya attribue pratiquement l’ensemble des difficultés actuelles de la RDC à Joseph Kabila.
Cette approche est contraire aux enseignements de la science politique contemporaine.
La recherche scientifique sur les conflits en République démocratique du Congo converge vers un constat largement partagé : les crises congolaises ne peuvent être expliquées par une causalité unique ou par la seule action d’un individu. Gérard Prunier (Africa’s World War, 2009), Filip Reyntjens (The Great African War, 2009), René Lemarchand (The Dynamics of Violence in Central Africa, 2009), Jason Stearns (Dancing in the Glory of Monsters, 2011), ainsi que les conclusions du Rapport Mapping des Nations Unies (2010), démontrent que les conflits congolais résultent d’une combinaison de facteurs historiques, géopolitiques, institutionnels, économiques et régionaux.
Ces travaux mettent notamment en évidence :
- l’effondrement progressif de l’État zaïrois ;
- les conséquences régionales du génocide rwandais ;
- les rivalités entre les États de la région des Grands Lacs ;
- l’exploitation illicite des ressources naturelles ;
- la prolifération des groupes armés ;
- les faiblesses structurelles des institutions publiques.
Aucun de ces auteurs n’explique la crise congolaise par la seule responsabilité d’un homme.
C’est dans cette même perspective que s’inscrit le Professeur Néhémie Mwilanya dans La République démocratique du Congo sous Joseph Kabila : Devoir de mémoire, où il propose une lecture fondée sur le témoignage d’un acteur institutionnel et sur une analyse documentée des contraintes, des choix et des réalisations du régime de Joseph Kabila. Cette démarche ne prétend pas exonérer les responsabilités politiques ; elle invite plutôt à substituer aux lectures émotionnelles une évaluation historique fondée sur les faits, les archives et les sources, conformément aux exigences de la méthode scientifique.
- Une quatrième erreur : juger le passé avec les connaissances du présent
M. Yvan Kubuya présente les opérations de brassage et de mixage comme des choix exclusivement responsables de l’affaiblissement de l’État.
Cette appréciation ignore qu’au moment de leur mise en œuvre, ces mécanismes constituaient l’un des piliers des Accords de Sun City et bénéficiaient du soutien des Nations Unies, de l’Union africaine et des principaux partenaires internationaux comme instruments de réunification nationale.
L’histoire ne peut être écrite en jugeant systématiquement les décisions du passé à partir des connaissances acquises plusieurs décennies plus tard.
- Une cinquième erreur : substituer les métaphores aux démonstrations
L’image du « pyromane devenu pompier » constitue une formule politique efficace.
Cependant, une métaphore ne saurait remplacer une démonstration scientifique.
L’histoire s’écrit à partir de documents, d’archives, de témoignages, de décisions publiques et de sources croisées, non à partir d’images destinées à susciter une émotion.
Pour une histoire équilibrée de la République
Toute gouvernance comporte des réussites, des insuffisances et des erreurs.
La responsabilité du chercheur consiste précisément à distinguer ces dimensions plutôt qu’à adopter une posture exclusivement apologétique ou exclusivement accusatrice.
Comme l’écrivait Marc BLOCH:« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. »
Cette réflexion demeure particulièrement pertinente pour la RDC.
Comprendre notre histoire suppose d’accepter sa complexité, de confronter les sources, de reconnaître la pluralité des responsabilités et de dépasser les lectures manichéennes.
En conclusion, la RDC mérite une histoire écrite avec la sérénité des chercheurs plutôt qu’avec la passion des acteurs politiques en mal de positionnement.
Les citoyens congolais ont besoin d’une mémoire nationale fondée sur les faits, les archives et les analyses scientifiques, non sur des récits sélectifs qui glorifient ou condamnent sans nuance.
Le Professeur Néhémie Mwilanya, dans son intervention télévisée comme dans son ouvrage invite précisément à cette démarche : faire du devoir de mémoire un exercice de vérité historique plutôt qu’un instrument de combat politique ».
C’est à cette condition que l’histoire politique de la RDC pourra être transmise aux générations futures avec l’objectivité, rigueur et honnêteté intellectuelle qu’exige toute prise de parole d’un scientifique.
Par ailleurs , il est de principe que n’a droit à la parole que celui qui a mené des recherches.
Les données fournies par le Professeur Néhémie Mwilanya sont les résultats des recherches coulées dans un ouvrage scientifique . On ne saurait les balayer par des balivernes et autres arguments d’autorité non fondés sur une démarche scientifique. Sauf à considérer qu’à force de militer sous les arbres à Limete , on devient aussi un Contradicteur attitré d’un érudit de la trempe de Néhémie Mwilanya.
ALINOTI DEBSY.
Analyste Politique et chercheur.








