En République démocratique du Congo (RDC), quinze hommes ont quitté Beni, dans la province du Nord-Kivu, par convoi dans la soirée du 6 août 2026. Après une nuit de route à travers le territoire ougandais, ils ont été remis, ce vendredi 7 août matin, aux autorités de l’AFC/M23 sur le territoire de Rutshuru, dans le sud de la province. Cette opération, facilitée par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), constitue le premier transfert concret de détenus affiliés à la rébellion depuis la signature du mécanisme de Doha, près d’un an plus tôt. Elle s’inscrivait dans le cadre de cet accord signé par les parties en septembre 2025.
Ce transfert n’a rien d’un geste isolé. Quatre mois avant que ces quinze hommes ne prennent la route, un protocole avait déjà été signé aux abords de Montreux, entre l’AFC/M23 et le CICR. C’est ce document, resté largement confidentiel, qui a fini par ouvrir la voie à cette première opération. Mais ce protocole n’était pas non plus le premier rendez-vous fixé sur ce dossier : un premier délai, en avril, avait déjà expiré sans qu’aucune libération n’ait lieu. Voici comment quinze hommes sont devenus le test grandeur nature d’un processus déjà marqué par plusieurs rendez-vous manqués.
Les quinze hommes se trouvaient à Beni depuis plusieurs semaines déjà lorsque RFI avait signalé leur présence dans la ville, sans que les circonstances précises de leur arrivée n’aient, à l’époque, été élucidées. Leur détention remontait à plusieurs mois. Le CICR, dont le mandat se limite au transport et à la remise une fois les personnes concentrées en un point donné, n’était alors pas encore intervenu. Selon une source proche du dossier, l’institution n’entre en jeu qu’à partir du moment où les personnes sont physiquement rassemblées, et non avant. La façon dont ces quinze hommes avaient été acheminés depuis Kinshasa jusqu’à Beni, elle, reste floue. La même source évoquait une coordination gouvernementale qui n’aurait pas été optimale, sans plus de précision.
Pourquoi il aura fallu quatre mois
Remontons au fil des événements. Un mois après que l’AFC/M23 eut annoncé, début 2026, la libération de plusieurs milliers de militaires des FARDC, le mouvement avançait le chiffre d’environ 5 000 hommes, quand d’autres sources en évoquaient 2 700. Sur le terrain, rien ne bougeait. Le scepticisme dominait côté gouvernemental, jusque dans l’entourage du président Félix Tshisekedi, où l’on s’interrogeait ouvertement sur une possible stratégie « d’infiltration » de la part de l’AFC/M23. Un ministre confiait alors à RFI l’impératif du respect des procédures. Une source diplomatique évoquait des contraintes financières susceptibles de ralentir le processus, même en cas d’accord politique.
C’est dans ce climat que la signature du protocole de Montreux, les 11 et 12 avril, est intervenue comme une étape décisive, quoique restée largement confidentielle. Le texte concernait entre 2 000 et 3 000 militaires des FARDC, identifiés au préalable et ayant chacun signé un acte de consentement individuel. Il prévoyait leur remise au CICR avant transfert au gouvernement congolais. Des dizaines de mineurs, dont certains jeunes combattants, avaient même déjà été remis à l’institution avant cette signature.
Mais un protocole signé n’est pas un protocole appliqué. Des questions logistiques restaient à régler. Et le transfert du gros des militaires identifiés restait conditionné à l’accord de la partie gouvernementale pour les recevoir, un point sur lequel les sources internes au gouvernement congolais n’étaient pas unanimes.
À cela s’ajoutait un problème de méthode, plus qu’un désaccord de principe. L’AFC/M23 revendique l’arrestation d’au moins 700 personnes par Kinshasa, un chiffre que les autorités congolaises n’ont pas commenté publiquement. Établir des listes fiables, les certifier, les vérifier, obtenir l’accord de chaque camp sur chaque nom : c’est ce travail de fond, confié au CICR comme intermédiaire neutre, qui a occupé l’essentiel des quatre mois écoulés.
« Il y a le CICR et il y a la loi », résumait sur RFI Jacquemain Shabani, vice-Premier ministre congolais chargé de l’Intérieur, sans s’avancer sur une date. En parallèle, d’autres dossiers connexes restaient en suspens. Environ 1 500 militaires des FARDC auraient été envoyés par l’AFC/M23 au camp de Rumangabo, près de Goma, pour un « reconditionnement », et plus de 300 membres de la Garde républicaine auraient été faits prisonniers, selon des sources gouvernementales.
Un premier rendez-vous manqué, le 28 avril
L’opération de cette nuit n’était pourtant pas la première échéance fixée sur le dossier des libérations. Le 28 avril 2026, date limite retenue à l’issue de négociations pour un échange de détenus entre les deux camps, s’était déjà écoulé sans qu’aucune remise n’ait lieu, ni côté AFC/M23, ni côté gouvernemental. Les chiffres de ce round-là étaient pourtant précis : 311 détenus retenus par la rébellion, 166 du côté gouvernemental, soit 477 personnes identifiées et dont le consentement avait été recueilli. Les listes existaient, les protocoles étaient signés, un facilitateur avait été désigné.
Le blocage, à l’époque, n’était pas technique. Le mécanisme reposait sur un principe rigide. Les deux parties devaient signaler simultanément qu’elles étaient prêtes à remettre leurs détenus, sans qu’aucune ne puisse agir seule. L’AFC/M23 avait transmis ses listes et se disait prête, selon des sources proches de la rébellion, insistant à plusieurs reprises pour que le processus démarre. Le gouvernement congolais, lui, n’avait pas donné ce signal. Plusieurs sources gouvernementales reconnaissaient que le travail juridique était avancé, tout en évoquant des contraintes procédurales. Certains détenus figurant sur les listes restaient sous le coup de décisions de justice qui devaient être levées avant toute remise en liberté, un processus que le délai de dix jours fixé à Montreux n’aurait pas permis d’achever.
Des sources diplomatiques dressaient un tableau plus politique encore : Kinshasa se serait engagé sur le principe des libérations et aurait validé les listes sans avoir tranché, en interne, sur les profils qu’il était réellement prêt à relâcher, certains d’entre eux posant, au-delà des seules questions juridiques, des difficultés politiques. Ce rendez-vous manqué s’ajoutait à un autre chantier resté lui aussi bloqué à la même échéance : le lancement du mécanisme conjoint de vérification du cessez-le-feu, empêché à l’époque par des drones offensifs toujours actifs, du brouillage GPS et l’absence de garanties sur la liberté de mouvement du personnel onusien.
Rédaction








