Alors que l’ancien président de la RDC a pris la tête d’une nouvelle rébellion, adossée à l’AFC/M23, l’experte Stéphanie Wolters dénonce l’enlisement des processus de paix et alerte sur les risques d’une extension du conflit à la région minière.
Quelques semaines après la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), coalition politico-militaire dirigée par Joseph Kabila, ancien président de la RDC (2001-2019), Kinshasa l’accuse de préparer une « offensive de grande envergure contre la République ». C’est ce qu’a affirmé le vendredi 17 octobre Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement congolais. Condamné à mort par contumace il y a un an pour complicité avec le M23, soutenu par le Rwanda selon plusieurs rapports de Nations unies, Kabila refait surface dans un contexte politique tendu.
Stephanie Wolters, experte des dynamiques régionales en Afrique centrale, et chercheuse principale associée à l’Institut d’études de sécurité (ISS), dresse un constat sur les processus de paix : « Rien ne change sur le terrain depuis un an. On a passé beaucoup de temps à laisser souffrir la population à l’Est, et la pression, l’urgence, s’est perdue quelque part. » Dans cet entretien, elle revient sur les racines militaires de Joseph Kabila, ses relations au niveau régionales et les conditions d’une éventuelle marche sur Kinshasa.
Le Point Afrique : Joseph Kabila, longtemps perçu comme un acteur politique plutôt que militaire, dirige aujourd’hui une coalition armée. Comment expliquez-vous ce changement de posture ?
Stephanie Wolters : Joseph Kabila est arrivé au pouvoir par les armes, aux côtés de son père, Laurent-Désiré Kabila. Il a ensuite dirigé l’armée. Sa trajectoire est d’abord militaire ; il n’est donc guère surprenant qu’il s’affiche aujourd’hui à la tête d’une organisation politico-militaire.
Bénéficie-t-il de soutiens régionaux, par exemple du Rwanda ?
Je ne le pense pas. Joseph Kabila a sans doute consulté certains dirigeants de la SADC (Communauté de développement de l’Afrique australe, NDLR). Il entretient des liens étroits avec le Zimbabwe, peut-être aussi avec la Tanzanie, ainsi qu’avec des acteurs politiques sud-africains.
Je ne peux toutefois pas imaginer que la SADC ou l’Union africaine, en tant qu’institutions, lui aient donné leur feu vert. Ce n’est donc probablement pas ce qui l’a conduit à prendre les armes aujourd’hui. Il estime peut-être pouvoir compter sur des contacts au sein de ces organisations.
Au regard des réalités militaires et géographiques, la coalition ne contrôle qu’une partie de l’est du pays. Peut-elle réellement marcher sur Kinshasa ?
Tout dépendra du Rwanda et de la position des FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo, NDLR). La prise du Katanga constituerait une étape décisive. Mais une telle avancée, comme le contrôle des territoires déjà conquis, exigerait des moyens humains, matériels et financiers considérables. La coalition pourrait aussi gagner en force si des éléments des FARDC la ralliaient – encore faudrait-il pouvoir les rémunérer.
Face à un ancien chef d’État à la tête d’une rébellion, quels leviers le gouvernement de Kinshasa peut-il activer ?
Kinshasa a réagi fermement à la présence de Joseph Kabila à Goma, l’an dernier, puis à travers son procès et sa condamnation à mort. Cette intransigeance rend difficile son inclusion dans un dialogue national. Or l’émergence du FRN repose en partie sur cet argument : à sa tête se trouve un ancien président congolais, que ses partisans demandent de ne pas exclure du dialogue. Le pouvoir ne devrait pas infléchir sa position dans l’immédiat. Il pourrait toutefois la reconsidérer si Kabila parvenait à exercer une réelle pression sur le Katanga. Mais il serait alors peut-être trop tard.
Le conflit dure depuis des décennies et implique de nombreux acteurs. Selon plusieurs rapports de l’ONU, le Rwanda y joue également un rôle. Quelle mesure de confiance vous semble aujourd’hui prioritaire ?
Nous sommes dans une impasse, à Doha comme à Washington, et rien ne progresse sur le terrain depuis un an. Multiplier les mécanismes ou mobiliser les médiateurs de l’Union africaine ne suffit pas. Pendant ce temps, la population de l’Est continue de souffrir, tandis que l’urgence semble s’être dissipée.
Il faut engager un véritable processus de paix régional réunissant toutes les parties, ainsi qu’un dialogue politique en RDC qui dépasse le cadre envisagé par Félix Tshisekedi. Des efforts sérieux et urgents sont nécessaires pour mettre fin à l’occupation de l’Est et rétablir une vie politique ouverte à tous les acteurs du pays. Cela ne résoudra pas tout, mais constituera un premier pas.
Propos recueillis par Viviane Forson
Le Point Afrique / MCP, OeilTaifa Africa mediacongo.net









